L'Oenothèque Alsace

Le vieillissement des Grands Alsaces avec NonSoloDivino

Les vins d'Alsace à l'épreuve du temps

2 juin 2025, Bellinzone, Suisse

Après une rencontre avec Giorgio Buloncelli fin 2024 autour de belles quilles alsaciennes d’un certain âge, l’idée a germé d’organiser une dégustation thématique sur le vieillissement des grands vins d’Alsace, à l’attention des membres du club suisse tessinois Nonsolodinivo qu’il anime avec son compère Stefano Ghisletta.

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Après avoir imaginé un programme pédagogique, comprenant plusieurs séries thématiques mais aussi quelques belles quilles, en grattant les fonds de cave la liste était fixée et il ne restait plus qu’à trouver la date idéale. Le 2 juin fut le moment parfait pour prendre la route pour Bellinzone la capitale du Tessin.
A défaut de tester toutes les combinaisons possibles, les thématiques ont permis de déguster les vins initialement à l’aveugle, et si quelques flacons ont été entaché de bouchage défectueux, la série s’est montrée remarquable dans son ensemble, et la dégustation rejoint assurément la liste des plus réussie de ces dernières années.

Passage en revue de la progression en 5 séries.

Série 1 – Le plateau de maturité

La première série a permis de discuter la notion de plateau de maturité, souvent mentionnée dans les guides et les différents livres. C’est l’idée qu’un vin traverse plusieurs phases, ascendante en début de vie puis sur un plateau plus ou moins long durant lequel le vin se montre sous son meilleur jour, avant de décliner plus ou moins rapidement. Plutôt que de prendre les sempiternels rieslings sur plusieurs millésimes je me suis dit que trois vins du même millésime à différentes étapes de leur vie seraient une alternative intéressante. Avec ses 17 ans d’âge, et son profil à la fois frais et parfois botrytisé, le millésime 2008 était tout à fait adapté. Le Sylvaner Bollenberg, grande réussite au domaine François Schmitt, a montré qu’il était doucement en train de quitter son plateau de maturité. Le Grand Cru Brand était quant à lui à son aise sur un équilibre qui lui sied bien depuis plusieurs années. Le moment de rappeler rapidement que sur un terroir granitique les notes pétrolées sont rarement présentes au vieillissement, lorsque le raison est mûr. Quant au Grand Cru Rangen, il s’est montré d’une étonnante jeunesse, et a montré qu’il avait encore tout l’avenir devant lui avec même encore un potentiel d’amélioration. Ce n’était pas évident pour les participants de détecter à l’aveugle qu’il s’agissait d’un même millésime à l’aveugle, mais la notion de plateau de maturité a fait tout son sens, avec des vins de cépages et terroir différents.

Sylvaner Bollenberg 2008 – Cave François Schmitt : un vin ample qui montre de l‘évolution. La robe or est brillante, de bonne intensité, avec des reflets topaze. Le nez ouvert, de bonne intensité, complexe avec des arômes d’amande, de fleurs séchées, de fruits secs et une touche épicée. La bouche est ample en attaque, sèche avec du gras, puis profonde avec une acidité discrète. La final est marquée par les fleurs séchées et les épices. A l’aération le vin évolue assez rapidement, signalant qu’il faudra ne plus le garder trop longtemps. Bien

Riesling Grand Cru Brand 2008 – Cave de Turckheim : un Brand à maturité dans une grande année sur ce terroir. La robe jaune citron est encore jeune, claire et brillante. Le nez est ouvert, de bonne intensité avec des arômes d’agrumes, de la carambole, et une légère note fumée qui se développe à l’aération. L’attaque est franche, se montre frais avec une belle acidité, évoluant sur des notes salines intenses qui apportent de la sapidité. Le vin se montre sur ce bel équilibre depuis une dizaine d’années, et devrait y rester quelques années encore si le bouchage le permet. Très Bien

Pinot Gris Grand Cru Rangen Clos Saint Urbain 2008 – Zind-Humbrecht : un Rangen minéral et fruité. La robe jaune or est intense, très brillante. Le nez est ouvert, intense, encore jeune, minéral et surmûri, avec des arômes de miel, d’abricot sec, de noisette, de fumée, une note tourbée et une pointe fumée. La bouche est douce en attaque, puis acidulée, saline, croquante, conservant une légère douceur enveloppée dans une fraîcheur intense et une amertume noble qui accompagne la longue finale. C’est un vin qui se montre encore très très jeune, presque de prime jeunesse, et rien ne semble l’empêcher de vieillir encore très longtemps, voire même de s’améliorer en prenant encore plus de patine d’ici quelques années. Excellent

2. Le support du Terroir

Après cette mise en bouche qui a donné le ton de la dégustation, la deuxième série s’est appuyée sur la notion de terroir pour montrer que plus que le cépage, l’origine du vin conditionne son évolution dans le temps. Une première paire avec un gewurztraminer sans origine affichée et un Clos Windsbuhl du même cépage, dans le grand millésime 1990, allait montrer la différence entre un vin magnifiquement patiné, aérien et complexe, et un vin plus ample, plus profond, et surtout plus puissant. A noter que personne n’a imaginé les 35 ans d’âge tellement ce millésime est une des grandes réussites de l’après-guerre. La paire de vin qui suivait devait aborder le cépage muscat, souvent produit sur des terroirs légers qui le destinent à une consommation rapide, mais au potentiel de bonification garde tout aussi bon que les autres cépages lorsqu’il provient d’un bon côteau. Le Grand Cru Mambourg était malheureusement oxydé et terreux, avec un bouchon qui partait en miettes et qui n’était plus étanche. Le Moenchreben de Rolly-Gassmann s’est en revanche montré très impressionnant de jeunesse et de fraîcheur, comme souvent avec les vins du domaine qui sont taillés pour la garde. Il a fait un très grand effet à l’aveugle lorsque son âge a été révélé. 

Gewurztraminer Sigillé 1990 – Gustave Lorentz : une bouteille magnifique par sa complexité et sa patine. La robe jaune clair est encore jeune, brillante, de bonne densité. Le nez est ouvert, intense, complexe, avec des arômes de fleurs séchées, de vanille, d’épices grillées et de cuir, et une pointe de champignon. La bouche est ample en attaque, puis pure, de bonne densité, patinée et équilibrée. La légère douceur est complètement intégrée, dans un style très séduisant qui appelle la cuisine chinoise, façon poulet à l’aigre douce ou aux champignons noirs. Excellent

Gewurztraminer Clos Windsbuhl 1990 – Zind-Humbrecht : un des premier millésime produit par le domaine, riche et patiné. La robe est intense, brillante, soutenue, sur des nuances topaze. Le nez est ouvert, intense, complexe, surmûri avec des arômes de miel, de pralin, d’abricot sec, d’épices douces. La bouche est moelleuse en attaque, puis profonde, riche et finement acidulée, avec une grosse puissance. L’équilibre moelleux est patiné mais reste très présent, sur un équilibre de vendange tardive. La fin de bouche est longue, complexe, portée par la fraîcheur du cru. Excellent

Muscat Grand Cru Mambourg 2005 – Maurice Schoech : une robe terne, foncée, nez oxydé, terreux, sur la feuille morte. Malheureusement oxydé. Défectueux.

Muscat Moenchreben 1995 – Rolly-Gassmann : un Moenchreben de grande jeunesse. La robe est claire, de nuance or jaune avec de l’éclat. Le nez est ouvert, intense, marqué par la carambole, la menthe poivrée, une note de sauge et une pointe fumée. La bouche est ample en attaque, quasi sèche avec du gras et un caractère charnu qui souligne la concentration. La fraîcheur est relevée par des notes mentholées qui accompagnent une fin de bouche sèche, légèrement amère, de caractère sec. Un vin de 30 ans qui se montre toujours aussi jeune et fringant, et qui a encore de la garde devant lui, comme les magnifiques 1979 ou 1981. Excellent

3. Le rôle de l’Acidité

Une des remarques qui revient souvent dans le discours sur la garde des blancs est que l’acidité aide à conserver les vins blancs dans le temps, suggérant qu’elle est nécessaire, voire carrément suffisante. Remarque qui est bien entendue contredite par la conservation de grands millésimes mûrs et pas toujours très acides, type 1959, 1990 ou même 2003. La maturité physiologique du raisin est en revanche toujours le bon facteur de conservation. Ce qui se conserve en revanche, c’est le caractère acide du vin, qui ne se patine pas comme le sucre résiduel par exemple, contrairement à ce qu’on pense. Détour rapide donc su deux millésimes froids pour voir verre en main.

La courte paire a été encore raccourcie par le bouchage défectueux du gewurztraminer 1972, donnant un vin toujours réellement acide mais surtout oxydé et terreux. Le bouchon ne destinait visiblement pas le vin à la garde, et sa maturité moyenne n’a pas aidé. Il restait un Riesling 1984 de la maison Paul Blanck qui pour moi sera probablement la réussite la plus inattendue de la soirée

Riesling Riquewihr 1984 – Domaine Paul Blanck : un vin frais qui a conservé du peps. La robe or blanc possède des nuances jaune citron. Le nez est ouvert, de bonne intensité, sur un équilibre frais avec des arômes de citron vert, de pamplemousse. Point de pétrole à nouveau, et en bouche une attaque pure et franche, un équilibre qui est resté frais, porté par une légère acidité malique et une aromatique restée fraîche en finale. Le vin montre son âge et sa maturité assez moyenne, mais bien récolté et vinifié il a gardé un bel équilibre et n’a pas basculé vers l’oxydation. Il se boit encore très facilement. Très Bien

Gewurztraminer Kaefferkopf 1972 – Sick-Dreyer : une robe terne, foncée, et des arômes de feuille morte, d’écorce d’orange et de pomme cuite signalent un vin oxydé. Défectueux.

4. L’effet Millésime

Si l’âge influence le style du vin, le caractère de chaque millésime apporte également sa marque. Derrière le cliché des millésimes frais donnant des vins secs et acidulés et des millésimes chauds donnant des vins mous et plus sucrés, deux paramètres sont également à considérer : la présence de pourriture noble et la sécheresse. Le botrytis peut se développe dans un millésime de bonne maturité ou un millésime plus frais qu’on récolte tardivement. Le déficit en eau peut quant à lui ralentir la maturation et dessécher les raisins, modifiant le profil aromatique. Plutôt que de se lancer dans une grande analyse technique, une triplette d’une très grande cuvée sur trois millésimes proches a permis de faire la démonstration dans le verre. La cuvée Sainte Catherine est produite par les vignes situées à mi-coteau du terroir granitique du grand cru Schlossberg. Si 2000 a été chaud et sec, 2002 sera plus tardif, avec des raisins atteints en partie de pourriture noble, et 2005 montre un profil intermédiaire parfait avec une cuvée charnue, fraîche, parfaitement équilibrée. Trois vins à l’équilibre très différents qui appellent des plats variés, confirmant que l’âge ne doit pas être le seule critère de sélection. A coté de deux très bons millésimes, le grand millésime 2005 a toutefois brillé par sa jeunesse et son équilibre.

Riesling Grand Cru Schlossberg Cuvée Sainte Catherine 2002 – Domaine Weinbach : un Schlossberg frais encore jeune. La robe jaune or est brillante. Le nez est ouvert, parfumé, avec des arômes de chèvrefeuille, d‘écorce d’agrume, une pointe épicée et une touche de thym. La bouche est franche en attaque, sèche et de bonne concentration, évoluant sur un équilibre frais légèrement amer, avec de la salinité. La fin de bouche est nette, de bonne longueur, avec un retour des agrumes. Un équilibre frais qui a gardé une belle jeunesse. Quelques bouteilles se sont montrées plus fatiguées par le passé, mais cette quille-là est top ! Très Bien

Riesling Grand Cru Schlossberg Cuvée Sainte Catherine 2000 – Domaine Weinbach : un grand Schlossberg dans un millésime chaud. La robe est dorée, brillante, de nuance vieil or. Le nez est ouvert, de bonne intensité, patiné, avec des arômes d’épices, de fleurs séchées, de miel, et une note de beurre. La bouche est ample en attaque, puis pure, sèche avec du gras, de forte densité. Le vin tapisse bien la langue et une discrète acidité complètement intégrée relève l’équilibre. La fin de bouche est longue avec une touche fumée. La notion de cépage est presque invisible, le caractère floral et le toucher de bouche du Schlossberg en version patiné sont en revanche évidents et très agréables. Magnifique vin à maturité, à boire sur cet équilibre patiné, sans rechercher le caractère acidulé du riesling. Très Bien

Riesling Grand Cru Schlossberg Cuvée Sainte Catherine 2005 – Domaine Weinbach : un grand vin dans une grande année. La robe or jaune est claire, avec de l’éclat. Le nez est ouvert, de bonne intensité, patiné et complexe, marqué par l’ananas, les fleurs jaunes, la vanille avec une pointe de fruits secs. La bouche est ample en attaque, puis dense avec du gras, une fine amertume, évoluant sur un équilibre sec avec une belle acidité. La fin de bouche est longue, saline, très nette. Un flacon bien conservé qui montre la grandeur de la cuvée sur un grand millésime, dans un style qui rappelle le légendaire 1990. Excellent

5. Pour le Plaisir

Les séries précédentes avaient chacune une thématique, un objectif spécifique à un aspect du vieillissement, et si certains vins ont été magnifiques, c’était en complément. La dernière série n’avait pour objectif que se faire plaisir en dégustant quelques grands vins à maturité, avant de revenir sur certains aspects explicatifs des séries précédentes. Faux départ malheureusement avec le premier vin, un Riesling Clos Sainte Hune Vendanges Tardives 1989 de Trimbach malheureusement fortement bouchonné, qui n’empêchera malgré tout pas les plus téméraires d’apprécier le toucher de bouche profond et gras de ce vin de terroir calcaire récolté à très belle maturité physiologique. Les trois autres vins exprimeront chacun à leur manière la notion d’équilibre dans les grands vins, avec une mention particulière pour le Schoenenbourg de la maison Deiss, initialement commercialisé comme un riesling sélection de grains nobles, mais qui a beaucoup plus à dire sur son cru d’origine après plus de 30 ans de garde.

Riesling Pflaenzerreben 1988 – Rolly-Gassmann : un grand vin de terroir à maturité sur un super flacon. La robe or jaune est brillante. Le nez est intense, complexe, s’ouvre sur les agrumes confits, la citronnelle, l’ananas rôti, puis prend des notes de zeste, de miel, avec une légère pointe fumée. L’aération harmonise le bouquet et le réchauffement laisse apparaître une belle patine. La bouche est franche en attaque, l’acidité et une pointe de gaz atténuent fortement la douceur et donnent un caractère demi-sec qui laisse place à une grosse matière puissante et acidulée. La finale conserve un équilibre presque sec grâce à l’acidité et à l’amertume des zestes. Le Pflaenzerreben produit des vins de grande tension et de très grande garde lorsqu’ils sont récoltés à ce niveau de maturité. Un équilibre intemporel à bientôt 40 ans d’âge. Excellent

Riesling Vendange Tardive 1976 – Hugel et Fils : un grand blanc de grand terroir dans une grande année. La robe jaune or est lumineuse, intense, soutenue, brillante. Le nez est ouvert, intense, complexe, mélangeant après aération des arômes frais d’agrumes, de miel, de fleurs jaunes, et des notes plus évoluées de beurre, d’encaustique, de fumée, de fleurs séchées. La bouche est ample en attaque, puis quasi sèche avec du gras, une acidité discrète mais persistante, et une belle charpente charnue. La fin de bouche légèrement amère est très longue, nette, avec un retour des notes beurrées. Une belle bouteille bien conservée, pour un vin tout en plénitude. Excellent

Grand Cru Schoenenbourg Riesling Sélection de Grains Nobles 1994 – Domaine Marcel Deiss : #DrinkAlsace un Schoenenbourg à maturité. La robe jaune citron est intense et brillante. Le nez est ouvert, complexe, patiné, avec des arômes d’abricot sec, d’ananas, de fleurs séchées, avec une pointe épicée. L’attaque en bouche est ample, douce et patinée, puis saline et de forte densité, avec un équilibre pur et dense. L’acidité est fine est bien intégrée, toujours présente sans dominer. La fin de bouche est très longue, saline, complexe aromatiquement. Un vin à maturité dans une année qui a produit de grands vins en surmaturité, qui restera sur son plateau de maturité et pour longtemps encore. Etiqueté en partie « Grand Cru Schoenenbourg » sans aucune autre mention, la cuvée qui intègre des raisins complantés ne mentionne désormais plus le cépage. Excellent

Conclusion

Malgré quelques bouteilles mal taillées pour la garde et un malheureux bouchon, la dégustation a été un grand moment de plaisir avec des flacons qui ont une fois de plus montré le niveau des grands blancs d’Alsace. Il faudrait ben entendu poursuivre les débats et finir les flacons à table, car c’est bien ans les accords avec les plats que les terroirs s’expriment au mieux, mais une telle démonstration permettra surtout aux participants de penser aux vins d’Alsace la prochaine fois qu’ils prépareront un menu. Merci à Giorgio et Stefano pour leur invitation leur accueil, et pour l’organisation de cette dégustation magnifique.