De 1994 à 1951, l’incroyable verticale de sylvaners au Château de Kientzheim

8 novembre 2008
Les séminaires de vieux millésimes organisés avec la Confrérie Saint-Etienne permettent souvent des plongées intéressantes dans l’impressionnant patrimoine alsacien que constitue son Oenothèque, mais se transforment parfois en dégustations de légende. Initialement partie de l'idée de remplacer la dégustation verticale de rieslings organisée les années précédentes, la dégustation de sylvaner s’est très vite transformée en grand moment de dégustation, un de ces événements dont les participants parleront encore plus années plus tard.

Des participants studieux et heureux

La renaissance de la Confrérie Saint Etienne d’Alsace date d’après la fin de la deuxième guerre mondiale, les premiers vins entrés dans l’Oenothèque furent donc des vins du millésime 1947, et depuis lors, chaque année plusieurs centaines de bouteilles rejoignent l’Oenothèque de la Confrérie, devenue un patrimoine de près de 50 000 flacons. Les cuvées des années 40 et 50 sont devenues plus rares par rapport à celles des années 60 ou 70, mais grâce à un rangement méticuleux et rigoureux il est possible de dénicher quelques trésors particulièrement bien conservés. Une observation du stock actuel laisse penser que les cépages étaient déjà très variés dans ces années: on trouve encore riesling, gewurztraminer (parfois scindé en traminer) et sylvaner en majorité, mais également pinot blanc, muscat et quelques rares pinots gris et pinots noirs, moins prisés à l’époque.

Si le riesling est souvent le cépage supposé le plus intéressant pour les vieux millésimes, les gewurztraminers et sylvaners ont également démontré depuis longtemps leur capacité à supporter un vieillissement prolongé, d’autant plus que ces cépages étaient cultivés sur les meilleurs terroirs pour donner les cuvées Sigillées. La dégustation anecdotique de quelques sylvaners des années 60 et celle plus accidentelle de l’incroyable sylvaner 1952 de la maison Willm lors d’une verticales de riesling organisée en 2005 nous a encouragé à organiser une verticale de sylvaners.

La sélection des bouteilles a été faite comme d’accoutumée, en variant les familles de producteur, les producteurs, les régions, les millésimes et les crus de manière à avoir une photo multidimensionnelle de ce cépage, même si dans les années 50 le choix fut plus restreint.
L’audience particulièrement importante pour cette dégustation montre l‘intérêt pour les très vieux millésimes de la part d’amateurs ou de producteurs, et si j’avais calé la date de la dégustation le 8 novembre c’est parce que je comptais bien profiter de la présence en Alsace de David Schildknecht, journaliste américain qui déguste les vins d’Alsace pour le compte du Wine Advocate.
Plongeons sans plus attendre dans cette verticale :

Les jeunes flacons, et pourtant...

Sylvaner 1994 – Jean-Paul Eckle (Katzenthal) : récolté en légère surmaturité, le nez est d’une grande jeunesse avec des notes de pêche jaune, puis de l’amande et de l’herbe fraîche. La bouche est nette, pure avec un équilibre sec. Un sylvaner qui n’a pas perdu de son charme, qui devrait se conserver encore 15 as. Très Bien

Sylvaner 1989 – Domaine Jean-Pierre Bechtold (Dahlenheim) : moins surmûri que le précédent, le vin se montre épicé, herbacé avec une pointe de noisette au nez. La bouche est sèche avec une bonne tenue et du gras. A boire dans les 10 ans. Bien

Sylvaner 1982 – Laugel (Marlenheim) : le nez est malheureusement altéré, poussiéreux avec une note de liège. La boche très légère confirme la pâleur de la robe avec un équilibre faible en alcool et net qui rappelle la vocation de vin de soif des sylvaners. Cette cuvée a bien vieilli si on ne tient pas compte du bouchage. Bof

Sylvaner Brand Réserve 1982 - Auguste Hurst (Tuckheim) : Le terroir se fait plus renommé, mais le millésime reste frais et généreux : si la robe est plus foncée que le précédent, le nez conserve un caractère épicé avec une évolution sur un caractère fruité frais qui rappelle le sauvignon. La bouche est acidulée, nette avec un équilibre encore jeune à défaut d’être concentré. Un flacon qui devrait encore tenir 10 ans. Bien

Sylvaner Réserve 1978 – Charles Wantz (Barr) : Comme dans le vin précédent, le nez reprend le caractère frais avec des notes de buis et de bourgeon de cassis, mais la bouche se fait pus ample avec du gras, nette avec une belle persistance. Pas la peine de se presser pour boire ce vin qui tiendra facilement 10 ans encore. Bien

Sylvaner Grande Réserve 1974 – Cave de Westhalten : cuvée prestige de la cave de Westhalten dont on peut supposer qu’elle intègre une forte proportion de sylvaners issus du Zinnkoepflé, c’est un vin fruité au nez, ample en bouche avec une légère minéralité et une finale nette. Vu les conditions du délicat millésime 1974, il s’agit d’une grande réussite qui tiendra 10 ans minimum. Bien

Sylvaner Réserve 1973 – Paul Blanck (Kientzheim) : une cuvée remarquable au nez de fruits à chair blanche, ample et profonde en bouche avec du gras et une fine salinité présente en fin de bouche. La finale est marquée par de légers tanins. Philipe Blanck nous indique que le vin est issue d’une vieille parcelle sur le Furstentum arrachée depuis. Bon sang ne saurait mentir pour ce vin de terroir qui a encore 20 ans devant lui, petit rappel sur les qualités souvent ignorées du millésime 1973 en Alsace, comme souvent également en Bourgogne ou en Champagne. Très Bien

Sylvaner 1966 – Union Viticole Centre Alsace (Colmar) : La grande stabilité de cette cuvée s’explique par l’assembalge dont elle est issue, malgré tout le nez reprend les arômes de buis et d’herbe coupée. La bouche est remarquable, ample avec du gras, très pure. A plus de 40 ans d’âge, ce vin se conservera encre 10 ans au minimum. Bien

Sylvaner Grande Réserve 1964 – Cave de Westhalten : La robe est plus foncée que les autres vins,  diagnostic de problème de bouchon vite confirmé par le nez légèrement oxydatif. Malgré tout, la bouche se montre incroyable de volume, de profondeur, de salinité avec une finale qui reprend les arômes de fruits à chair blanche qu’on aurait du trouver au premier nez. Les tanins sont présents en fin de bouche pour cette cuvée qu’il faudra reboucher afin de préserver les bouteilles encore en bon état. Probablement originaire en grande partie du Zinnkoepflé, le secteur de la vallée noble confirme la grande qualité de ses sylvaners, que ce soit sur le grand millésime 1964 ou le petit 1974. Très Bien

Sylvaner 1961 – E Boeckel (Mittelbrgheim) : Le nez légèrement oxydatif signe une nouvelle fois une bouteille altérée par un bouchage qui a laissé passer de l’air, pourtant le niveau de la bouteille était bon à l’ouverture. Si le nez prend une note évoluée avec des arômes de foin er de cuir, la boche est riche, épicée et acidulée, laissant imaginer un beau vin sur un beau flacon. Dommage

Des etiquettes à préserver

Sylvaner Brand 1961 – Cave de Turckheim : Si la descente des millésimes semblait monter ses limites avec les deux dernières bouteilles, la surprise vient de ce grand millésime 61 à la robe très claire, au nez très net de menthe sèche, d’herbe coupée et de fruits à chair blanche, un éventail complexe d’une grande jeunesse pour un vin de presque 50 ans. La bouche n’est pas en reste et propose un équilibre sec, ample, de bonne concentration avec de légers tanins en finale. Un vin remarquable originaire du terroir réputé à juste titre. 20 ans de garde supplémentaire après rebouchage ne lui feront pas peur. Excellent.

Sylvaner 1957 – Trimbach (Ribeauvillé) : millésime de bonne qualité dans une décennie difficile, il faut s’imaginer qu’avec 52 hl/ha le rendement moyen de la région peu élevé, même pour l’époque... La robe est dorée, brillante avec un disque épais. Le nez est marqué par les herbes (aneth, laurier) et des notes de verveine. La bouche est nette, ample avec une salinité prononcée qui signe régulièrement les terroirs de Ribeauvillé dans une dégustation aussi variée. L’acidité très nette combinée à une matière mûre confère au vin une fraicheur exceptionnelle. Il faudra partir à la recherche des derniers flacons dans l’Oenothèque s’il en reste et servir ce vin à des amateurs de grandes bouteilles. Excellent

Trio des années 50

Sylvaner 1953 – Cave de Bennwihr : La robe prend des nuances dorées mais reste très la claire et brillante. Le nez de fumée, de caramel et de noisette rappelle que le millésime 1953 est une grande année chaude qui a commencée par des gelées sévères par endroit. La bouche est ample, puissante avec du gras et une longue finale sur des notes de caramel salé. La proximité de la cave avec des terroirs profonds du Mambourg et du Marckrain laisse à penser que ce vin est issu en grande partie de ces beaux crus. Il démontre que sur ce genre de terroirs (comme sur le Kirchberg de Barr par exemple), après 50 ans le cépage s’efface pour ne laisser qu’une impression d’arômes et de texture propre à son origine. Excellent

Sylvaner 1952 – Alsace Willm (Barr) : le premier nez de cette cuvée très attendue car déjà connue est marqué par les herbes (persil, aneth, menthe), puis l’aération fait apparaître des épices douces et une légère note fumée. La bouche est très pure, dense avec du gras, légèrement acidulée sans aucune dureté, ce qui lui confère un équilibre exceptionnel. Originaire du Clos Gaensbroennel situé dans le Kirchberg de Barr, ce vin est entré définitivement dans la légende des grands vins d’Alsace du 20e siècle. Excellent, voire plus.

Sylvaner 1951 – Alsace Willm (Barr) : produit sur un millésime froid et pluvieux plus difficile que le précédent, la tentation de goûter deux années de cette cuvée  nous a fait ouvrir ce flacon. Le nez offre une netteté moindre que son cadet, avec une note musquée qui peine à tirer vers le muscaté. La bouche n’est pas moins ample et nette, avec une grande complexité aromatique qu’on a  temps d’apprécier dans la longue finale. Un tour de force compte tenu du millésime, et peut-être une légère altération su ce flacon non rebouché dont le niveau était plus bas que les autres.

David Schildknecht

Un David Schildknecht ému et surtout content de goûter enfin un grand vin de son année de naissance, et un Alsace ! Avec l’aide de la Confrérie Saint-Etienne, une deuxième bouteille de Sylvaner 1952 de Willm sera sortie de l’Oenothèque pour participer à une dégustation de vieux millésimes lors de la célébration du 350e anniversaire de ce cépage en Allemagne en 2009.

Voilà donc une dégustation de vins d’Alsace d’anthologie qui a permis de démontrer que la réputation des vieux Alsace n’était pas que le fait des rieslings. Millésimes froids ou chauds ont été transcendés par les terroirs de qualité dont étaient originaires la plupart des cuvées. Les vins des années 50 et 60 ont montré l’incroyable capacité des vins de terroir de la région à vieillir harmonieusement, la pluralité des producteurs confirmant qu’il s’agit plus qu’un phénomène anecdotique. S’il reste quelques rares flacons de ces cuvées, il faut espérer qu’ils seront dégustés en compagnie d’autres vins de France du même âge, et qu’ils serviront d’ambassadeurs exceptionnels des grands vins d’Alsace.
Ce genre de dégustation devrait être un fort encouragement pour les membres du Conseil des Jeunes de la Confrérie Saint-Etienne qui ont la charge de la gestion de l’Oenothèque, de continuer à préserver les plus vieux flacons en les rebouchant et en les re-étiquetant, pour permettre d’autres grands moments de dégustation.

La dégustations allait se poursuivre par le diner annuel consacré au riesling, organisé au restaurant la Taverne Alsacienne.

Thierry Meyer

Lire le compte rendu de Stéphane Wasser sur son blog

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